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Contexte et objectifs de l'analyse

Les Enquêtes Harmonisées sur les Conditions de Vie des Ménages (EHCVM) constituent le principal outil de mesure du bien-être et de la pauvreté en Union des Comores. Les deux vagues disponibles — EHCVM 2020 et EHCVM 2024 — offrent une opportunité unique de mesurer l'évolution des niveaux de vie sur quatre ans, à condition de rendre les deux séries comparables en termes réels.

Contrairement aux analyses antérieures qui utilisaient un déflateur forfaitaire, cette version s'appuie sur les séries mensuelles de l'IPC publiées par l'INSEED Comores, permettant d'appliquer des déflateurs spécifiques à chaque poste de dépense selon la nomenclature COICOP (12 divisions).

L'exercice est rendu méthodologiquement exigeant par deux facteurs : l'inflation cumulée de 28,1 % entre 2020 et 2024, et l'effet COVID-19 — la pandémie a été déclarée aux Comores le 30 avril 2020, soit en pleine collecte de l'EHCVM 2020, conduisant à une sous-estimation structurelle des dépenses de restauration, transport et loisirs.

L'objectif est triple : (i) déflater les séries 2024 par des déflateurs COICOP spécifiques ; (ii) analyser produit par produit les évolutions réelles en tenant compte du contexte ; (iii) mettre en perspective ces évolutions avec les indicateurs de pauvreté et d'inégalités.

28,1 %

Inflation cumulée 2020–2024 (IPC INSEED)

1,2812

Déflateur global appliqué aux dépenses 2024

-5,2 pp

Baisse du taux de pauvreté national

51,3 % → 46,1 %
30,3

Indice de Gini 2024 (vs 34,2 en 2020)

-3,9 pts

Méthodologie : déflation par l'IPC INSEED

L'INSEED Comores publie un IPC mensuel désagrégé en 12 divisions COICOP depuis janvier 2000. Les déflateurs utilisés dans cette analyse sont calculés comme le rapport entre la moyenne annuelle de l'indice de chaque division en 2024 et sa moyenne annuelle en 2020. Cette approche, préférable à une valeur ponctuelle, lisse les variations saisonnières et est cohérente avec la nature annuelle des données EHCVM.

L'inflation cumulée sur la période a été très concentrée dans le temps : quasi nulle en 2020 (+0,78 %) et en 2021 (+0,00 %), elle connaît un pic en 2022 (+12,53 %) sous l'effet des chocs d'approvisionnement post-COVID et de la guerre en Ukraine, avant de se modérer en 2023 (+8,38 %) puis en 2024 (+5,04 %).

L'hétérogénéité sectorielle de l'inflation est remarquable : de +6,1 % pour l'enseignement à +43,3 % pour les meubles et l'entretien ménager. Un déflateur unique aurait systématiquement sur- ou sous-estimé les variations réelles selon les postes.

Figure 1 — Évolution de l'IPC global et du taux d'inflation annuel (2020–2024)

Chargement du graphique…

Source : INSEED Comores, série IPC mensuelle 2000–2025.

Déflateurs par division COICOP

Le tableau suivant présente les 12 déflateurs sectoriels appliqués...

CodeDivision COICOPIPC moy. 2020IPC moy. 2024DéflateurInflation sect.
01Alimentation et boissons non alcoolisées122,28157,451,2877+28,8 %
02Boissons alcoolisées, tabac et stupéfiants131,59124,170,9437−5,6 %
03Habillement et chaussures102,85137,091,3329+33,3 %
04Logement, eau, électricité, gaz106,99140,971,3177+31,8 %
05Meubles et entretien ménager115,94166,171,4332+43,3 %
06Santé107,00124,401,1626+16,3 %
07Transport87,13118,101,3555+35,5 %
08Communication79,9387,671,0970+9,7 %
09Loisirs et cultures100,30114,661,1432+14,3 %
10Enseignements105,18111,611,0611+6,1 %
11Restaurants et hôtels126,06164,131,3020+30,2 %
12Biens et services divers110,96146,661,3218+32,2 %

Source : INSEED Comores...

Figure 2 — Inflation sectorielle par division COICOP 2020–2024 (%)

Chargement du graphique…

Source : INSEED Comores, série IPC mensuelle. Déflateur = IPC moyen 2024 / IPC moyen 2020.

Analyse comparative des dépenses en termes réels

Après application des déflateurs COICOP spécifiques, les 9 produits comparables (le manioc n'était pas dans le top-10 de 2020) présentent des évolutions réelles très contrastées. La distinction entre hausse nominale et hausse réelle est particulièrement frappante pour les télécommunications et le logement.

+57,6 %

Télécommunications — plus forte hausse réelle

+49,8 %

Logement (loyer) — crise d'accessibilité

+47,2 %

Poisson bwere — progression significative

-17,6 %

Poisson Mbassi — recul préoccupant

Figure 3 — Variation réelle des dépenses par produit 2020–2024 (%)

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Source : EHCVM 2020 et EHCVM 2024 (INSEED), IPC INSEED Comores. Déflateurs COICOP spécifiques appliqués par poste.

Analyse par poste de dépense

📱

Télécommunications +57,6 % — la surprise de la période

Avec un déflateur de 1,097 seulement (inflation secteur 9,7 %), la hausse nominale de +72,9 % est pour l'essentiel réelle. Elle traduit une mutation profonde des comportements : internet mobile, mobile money, streaming. Une tendance structurelle robuste, au-delà de l'effet COVID.

🏠

Logement +49,8 % — crise d'accessibilité

Les loyers progressent plus vite que l'inflation générale (+31,8 % vs +28,1 %). La charge du logement augmente en proportion du budget, pénalisant particulièrement les ménages modestes non propriétaires.

🐟

Alimentation — trajectoires divergentes

Le riz ONICOR (+30,4 %) et le poisson bwere (+47,2 %) progressent, tandis que la banane Kontrike (-15,6 %) et le poisson Mbassi (-17,6 %) reculent. Ces baisses alertent sur une possible dégradation du panier alimentaire de base des ménages les plus pauvres.

Électricité −7,5 % — baisse réelle de la facture

La facture d'électricité croit moins vite que l'inflation sectorielle. Deux interprétations : compression de la consommation face à des tarifs élevés, ou expansion du réseau ayant abaissé le coût moyen par ménage raccordé.

Évolution de la pauvreté nationale 2020–2024

Le taux de pauvreté national recule de 51,3 % en 2020 à 46,1 % en 2024, soit −5,2 points de pourcentage. La profondeur P1 = 12,9 % signifie que le ménage pauvre moyen dispose de dépenses représentant 87,1 % du seuil. La sévérité P2 = 5,0 % indique une inégalité non négligeable au sein des pauvres.

En l'absence de données P1 et P2 pour 2020, la décomposition de Datt-Ravallion (effets croissance et redistribution) ne peut être appliquée directement. Toutefois, la baisse simultanée du taux de pauvreté et du Gini suggère que la réduction résulte autant d'un effet croissance que d'un effet redistribution.

46,1 %

Taux de pauvreté national 2024

vs 51,3 % en 2020
12,9 %

Profondeur de la pauvreté P1 (2024)

5,0 %

Sévérité de la pauvreté P2 (2024)

-3,9

Points de baisse du Gini (34,2 → 30,3)

Une partie de la réduction est imputable à un effet base : le taux de 2020 était gonflé par le choc COVID-19. La comparaison avec une année normale aurait donné un point de départ plus bas. La persistance d'un taux de 46,1 % rappelle que près d'un Comorien sur deux demeure en situation de pauvreté.

Disparités régionales de la pauvreté

La décomposition régionale révèle des dynamiques contrastées. Le Reste de Ngazidja enregistre la plus forte amélioration (−17,5 pp), porté par la reprise agricole, les transferts de la diaspora et la proximité de Moroni. À l'inverse, Mwali connaît une dégradation spectaculaire (+15,2 pp), passant de l'île la moins pauvre à l'île la plus pauvre des Comores.

Reste Ngazidja

35,6 %

-17,5 pp vs 2020 — forte amélioration

Moroni

40,7 %

-1,1 pp vs 2020 — légère amélioration

Milieu urbain

41,1 %

+0,6 pp vs 2020 — quasi-stagnation

Milieu rural

48,3 %

-8,0 pp vs 2020 — nette amélioration

Ndzuwani

55,2 %

+2,7 pp vs 2020 — légère dégradation

Mwali ⚠

57,0 %

+15,2 pp vs 2020 — ALERTE

La situation de Mwali mérite une attention d'urgence. Le taux de pauvreté a bondi de 41,8 % à 57,0 % en quatre ans, possiblement sous l'effet de chocs climatiques, d'un exode des actifs vers Ngazidja et d'une économie locale très dépendante du tourisme domestique. Un diagnostic approfondi et des transferts sociaux ciblés s'imposent.

Figure 4 — Taux de pauvreté par région : comparaison 2020 vs 2024 (%)

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Source : EHCVM 2020 et EHCVM 2024, INSEED Comores. Méthodologie harmonisée (seuil 2024 déflaté aux prix de 2020).

Impact des transferts de la diaspora

En simulant le taux de pauvreté en l'absence des envois de fonds de la diaspora, l'impact se réduit légèrement entre 2020 (−2,5 pp) et 2024 (−2,0 pp). Cette évolution peut refléter une diversification des sources de revenus internes ou une amélioration des revenus locaux rendant les ménages moins dépendants des transferts extérieurs.

2,5 pp

Impact des transferts sur la pauvreté en 2020 (simulation)

2,0 pp

Impact des transferts sur la pauvreté en 2024 (simulation)

48,1 %

Taux de pauvreté simulé sans transferts (2024)

Malgré leur rôle de filet de sécurité, les transferts de la diaspora sont majoritairement captés par les ménages les mieux dotés. Des politiques incitant à canaliser ces flux vers des investissements productifs (immobilier social, micro-entreprises) renforceraient leur impact sur la pauvreté durable.

Inégalités de consommation : évolution du Gini

L'indice de Gini des dépenses de consommation recule de 34,2 en 2020 à 30,3 en 2024, soit une réduction de 3,9 points. Cette amélioration notable signifie que les dépenses sont distribuées de manière plus équitable en 2024. Toutefois, un Gini de 30,3 reste élevé dans le contexte des petits États insulaires en développement.

L'analyse des postes éclaire les mécanismes de cette réduction : la forte hausse des dépenses de communication (+57,6 % réel) — un poste dont l'accès s'est démocratisé — contribue positivement. À l'inverse, la hausse du loyer (+49,8 % réel) creuse les inégalités entre propriétaires et locataires. L'effet net positif sur le Gini suggère que les premiers facteurs ont dominé.

2020

34.2

2024

30.3

3.9 pts

Lecture croisée dépenses — pauvreté — inégalités

La réduction simultanée du taux de pauvreté et du Gini est un signal positif, mais elle doit être lue en regard des évolutions sectorielles. Les baisses réelles de la banane et du poisson Mbassi — produits de base des ménages modestes ruraux — sont potentiellement contradictoires avec une hausse du niveau de vie moyen.

🔄

Hypothèse de substitution alimentaire

La baisse réelle de la banane Kontrike (-15,6 %) et du poisson Mbassi (-17,6 %) peut refléter une substitution vers d'autres aliments (manioc, taro, autres poissons) sans dégradation nutritionnelle nette.

⚠️

Hypothèse de contraction budgétaire

Les ménages modestes ont pu réduire leur consommation d'aliments de base sous la pression des autres postes (loyer, énergie, communications). Cette interprétation est plus préoccupante du point de vue de la sécurité alimentaire.

Trancher entre substitution et contraction requiert une analyse désagrégée des dépenses alimentaires complètes de l'EHCVM ainsi qu'un suivi des indicateurs nutritionnels — ce qui dépasse le cadre de cette note mais constitue une priorité analytique pour les prochains cycles.

Implications pour les politiques publiques

Crise du logement

La hausse réelle de +49,8 % du loyer appelle des politiques d'urgence : régularisation du marché locatif, promotion du logement social, accès au crédit immobilier pour les ménages modestes.

Sécurité alimentaire

Les baisses réelles de la banane Kontrike et du poisson Mbassi doivent alerter. Des programmes de soutien à la pêche artisanale et à l'agriculture vivrière permettraient de stabiliser l'offre et les prix de ces produits essentiels.

Numérique inclusif

La progression des dépenses de télécommunications (+57,6 % réel) offre une opportunité : des politiques tarifaires favorisant l'accès universel peuvent accélérer la réduction des inégalités via les services financiers mobiles et éducatifs.

Mwali — intervention urgente

La dégradation de +15,2 pp requiert un diagnostic ciblé (chocs climatiques, exode rural), des transferts sociaux d'urgence et des investissements structurants dans les infrastructures et la santé.

Renforcement du système statistique

Cette analyse met en évidence l'apport considérable des données IPC désagrégées de l'INSEED pour affiner la déflation. Plusieurs lacunes subsistent :

  • Indisponibilité des indicateurs P1 et P2 pour 2020, empêchant la décomposition de Datt-Ravallion.
  • Absence de prix spécifiques par produit EHCVM, contraignant à utiliser des déflateurs sectoriels approximatifs.
  • Périodicité de l'EHCVM (tous les quatre ans) ne permettant pas le suivi annuel des effets de politiques publiques.

Les prochains cycles EHCVM devraient systématiquement s'accompagner d'une publication simultanée des déflateurs COICOP par période de collecte, facilitant la comparabilité des séries dans le temps.

Conclusion

Cette analyse compare pour la première fois les dépenses de consommation des ménages comoriens entre l'EHCVM 2020 et l'EHCVM 2024 en s'appuyant sur les séries IPC mensuelles officielles de l'INSEED. L'inflation cumulée de 28,1 % (déflateur 1,2812) a été très concentrée en 2022–2023, avec une hétérogénéité sectorielle remarquable.

Les principaux enseignements sont : les télécommunications affichent la plus forte progression réelle (+57,6 %), révélatrice d'une transition numérique profonde ; le logement connaît une hausse structurelle de +49,8 %, signalant une crise d'accessibilité ; l'alimentation présente des signaux mixtes avec des baisses préoccupantes pour certains produits de base.

La pauvreté recule de 5,2 points à l'échelle nationale, mais les disparités régionales s'accentuent avec une situation alarmante à Mwali (+15,2 pp). Le Gini s'améliore (34,2 → 30,3), mais la persistance d'inégalités entre îles et entre milieux reste un défi majeur. Ces résultats soulignent la nécessité d'une production statistique plus granulaire et d'un suivi plus fréquent des conditions de vie.

Tableau de référence : IPC global annuel 2019–2024

AnnéeIPC moyen annuelInflation annuelleIPC cumulé (base 2020)
2019112,3099,22
2020113,17+0,78 %100,00
2021113,18+0,00 %100,00
2022127,35+12,53 %112,53
2023138,03+8,38 %121,97
2024144,99+5,04 %128,12

Source : INSEED Comores, série IPC mensuelle 2000–2025. Le déflateur global retenu est de 1,2812, correspondant à une inflation cumulée de 28,12 % entre 2020 et 2024.

Définitions méthodologiques

Déflateur

Rapport entre l'IPC moyen d'une année et l'IPC moyen de l'année de référence. Ici : IPC moyen 2024 / IPC moyen 2020 = 1,2812. Permet de convertir des dépenses nominales en francs constants.

COICOP

Classification of Individual Consumption According to Purpose (Classification des fonctions de consommation des ménages). 12 divisions utilisées pour structurer les sous-indices de l'IPC.

Variation réelle

Variation des dépenses nominales après application du déflateur sectoriel correspondant. Exemple : +72,9 % nominal pour les télécoms → +57,6 % réel après déflation à 1,097.

Indicateurs FGT

Mesures de Foster, Greer et Thorbecke (1984) : P0 = incidence (proportion de pauvres), P1 = profondeur (écart moyen au seuil), P2 = sévérité (inégalité parmi les pauvres, avec plus de poids aux plus pauvres).

Décomposition Datt-Ravallion

Méthode décomposant la variation du taux de pauvreté en effet croissance (hausse du niveau de vie moyen) et effet redistribution (modification de la distribution des dépenses). Requiert P1 et P2 pour les deux périodes.

Indice de Gini

Mesure des inégalités de dépenses (ou revenus) variant de 0 (égalité parfaite) à 1 (inégalité extrême). Ici mesuré sur les dépenses de consommation par tête des ménages.

Auteur(s)

Hamidou Said Ounais — Économiste-statisticien, INSEED